Les media et la conversation : percolation sous haute pression

Percolateur des cuisines du journal « Le Petit Parisien ». Paris, 1943.

Il paraît qu’en France l’art de la conversation se perd. Nous avons pourtant un choix illimité de sujets de conversation grâce à une offre de culture et d’information qui n’a jamais été aussi vaste et accessible. La disparition de nos bistrots de quartier entraîne-t’elle le déclin de l’art de converser avec un inconnu ou de lancer un débat entre amis? En 1900 nous avions le choix de débattre avec nos concitoyens dans plus de 500 000 débits de boisson (1). Aujourd’hui il n’en reste qu’environ 30 000. (1 : source SYNHORCAT ou Syndicat des Hôteliers, Restaurateurs, Cafetiers et Traiteurs, juin 2011)

En fait, le café du commerce n’est plus qu’un des innombrables lieux, réels et virtuels, où se font les conversations et se forgent les opinions. Les Français sont toujours aussi bavards mais leur parole se fait entendre dans de nombreux lieux et s’écrit souvent pour la postérité en 140 caractères ou plus. Pour prendre la mesure du phénomène, si l’on voulait réunir dans des cafés tous les utilisateurs Facebook de France (23 millions à septembre 2011) il nous faudrait nous entasser à plus de 760 dans chaque établissement et prévoir des paravents pour préserver la discrétion de certaines conversations. Difficile alors d’entendre les arguments de chacun dans tout ce brouhaha. La communauté Twitter resterait elle à taille humaine. Un semblant de débat pourrait même encore être possible car avec 3,3 millions d’utilisateurs français (à juillet 2011) nous n’aurions  plus que 110 chaises à trouver par café, les paravents pourraient laisser la place à de confortables banquettes, et ceux qui resteraient debout au comptoir pourraient tout de même profiter de la conversation.

Ces conversations immortalisées par les réseaux sociaux (les paroles s’envolent les écrits restent…) sont depuis plusieurs années un champ d’exploration pour les media qui y trouvent non seulement matière à débat, mais aussi un vivier frais de témoins, d’experts et de détecteurs de scoops. Cette fin d’année la tendance au « conversationnel » se poursuit donc plus que jamais, avec plusieurs nouvelles plateformes media « participatives » qui se lancent sur le marché. Voici un rapide panorama :
Le 15 novembre 2011 France Télévisions a mis en ligne une nouvelle version de son site résolument axée « direct » et « participation » (pour en savoir plus cliquer ce lien). Une initiative à suivre de près pour les communicants puisque les journalistes pourront dialoguer en direct avec les téléspectateurs de moins en moins passifs devant leur écran, comme en atteste depuis quelques mois la tendance de fond au livetweet, ou commentaire en direct via Twitter d’un événement ou d’une émission de radio/télévision. J’en profite pour saluer un site pionnier dans le domaine de la « télé sociale ou conversationnelle », devantlatele.com, en ligne depuis février 2010, qui permet de découvrir les commentaires des autres spectateurs sur les programmes télé. Depuis octobre 2011 chacun peut aussi y consulter son programme télé social basé sur les recommandations de ses amis Facebook et de ses abonnements Twitter. Un outil utile pour prendre le pouls du public qui exprime en direct son opinion face aux programmes, et déjà utilisé par les chaînes elles mêmes pour mesurer l’engouement des téléspectateurs et transmettre en direct certaines questions aux équipes à l’antenne.

Entre novembre et début décembre 2011, trois nouveaux sites d’actualité basés sur le principe participatif seront lancés en France: Quoi.info, en beta privée depuis le 7 novembre sur le principe de la présentation de l’information en plusieurs questions autour de l’actualité, questions auxquelles les internautes sont invités à répondre bien sûr ; Newsring qui arrive début décembre avec la promesse d’un nouvel espace pour le débat et serait en partie inspiré du site américain de questions/réponses Quora.com; et le Huffington Post France qui absorbe le site Le Post déjà basé sur un modèle participatif non rémunéré de bloggeurs invités ou d’internautes. A la barre de ces nouveaux venus on retrouve des ténors du PAF. Pour NewsRing : le pilier de France Télévisions et animateur de Tête à tête sur France Culture, Frédéric Taddeï et Philippe Couve, ex animateur de l’émission “L’atelier des médias” sur RFI. Pour Quoi.info : Cyrille Franck (ex rédacteur en chef d’AOL France), Frédéric Allary (ancien directeur général des Inrockuptibles) et Serge Faubert (ancien de France-Soir et Bakchich). L’équipe du Huffington Post France n’est pas encore connue à ce jour mais le nom d’Anne Sinclair semble évoqué et non démenti pour le moment. Ces nouveaux sites rejoindront d’autres media « traditionnels » qui depuis plusieurs mois lancent des initiatives participatives. On peut notamment citer Leplus.nouvelobs.com, en ligne depuis mai 2011, la plateforme d’information participative du Nouvel Observateur créée par l’ancienne équipe de développement du Post. L’initiative la plus récente est celle de l’express.fr qui vient d’annoncer le 17 novembre 2011 le lancement d’un volet participatif pour ses pages Culture et lui a tout naturellement donné le nom d’Express Yourself.

Enfin, la prochaine tendance est l’ouverture des rédactions aux internautes. Virtuellement pour le moment, mais les échanges sont bien réels. Le quotidien britannique The Guardian le fait depuis le 10 octobre 2011 en permettant aux internautes d’accéder sur son site à une « open newslist », c’est à dire une liste publique des articles en cours de préparation (sauf les infos sous embargo, ouf !) et de contacter les journalistes via leur Twitter.  L’initiative la plus approchante qui existait déjà en France est celle de Rue89, avec sa conférence de presse en ligne, et France Télévisions suit désormais également cette tendance avec son nouveau site.

Il n’y a donc déjà plus qu’un clic ou un tweet entre l’opinion exprimée au café du commerce et la Une des grands media. Demain, le grand public s’invitera dans les rédactions et influera encore plus sur les choix éditoriaux. Si vous voulez discuter de ces changements médiatiques, comprendre leur impact sur vos prises de position online et offline, n’hésitez pas à m’appeler, j’ai un gros stock de café.

A propos Tamala75 aka Séverine Godet

Précédemment attachée à la presse, je suis aujourd'hui consultante en marketing des services et toujours accro aux nouvelles technos. Je suis aussi Responsable éditorial de Atout DSI, site et communauté pour les DSI qui se transforment.
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6 commentaires pour Les media et la conversation : percolation sous haute pression

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  2. Talkeo dit :

    Si on parle de café et d’art de la conversation en introduction, on ne peut pas ne pas citer http://www.talkeo.fr qui reproduit exactement çes moyens de socialisation. Les médias pure players font un travail interessant mais on croise rarement des dizaines de journalistes dans un café. Les médias pure players de l’article restent centrés sur le métier de journaliste. Sur Talkeo, pas de journaliste, pas d’article, juste de la conversation, des arguments et des avis d’internautes qui partagent parce qu’ils sont différents (contrairement aux médias sociaux traditionnels qui rassemblent les communautés en fonction des points communs) sur tous les sujets de l’info et de l’actualité. En ce sens, Talkeo est complémentaire des pure players mais pourrait être cité dans cet excellent article.

    • tamala75 dit :

      bonsoir, merci pour votre message, effectivement ce billet visait a faire le point sur l’hyperactivite des media autour du concept de la conversation et du participatif. Je n’oublie pas que de nombreux forums et sites participatifs sont aussi de grands lieux de debat. Je viens donc de m’inscrire sur le votre que je ne connaissais pas encore!

      • Talkeo dit :

        Merci pour votre inscription. Votre article est très intéressant. Je me permets de donner un avis un peu différent de ce qui fait le consensus aujourd’hui.

        Les sites de médias se mettent tous à faire du « participatif » et du débat. Cela est très louable à mon avis quand il s’agit de se rapprocher de son lectorat (en fait quand ca a un but marketing) pour être plus pertinent ou même parfois recevoir des infos du terrain. Cependant, la tendance actuelle (ou ce qu’on en entend dire pour les sites qui n’existent pas encore ou sont en train d’ouvrir) est de ne faire QUE (ou juste trop?) du participatif dans des site d’information. On se retrouve alors avec des rédactions qui ne font plus du journalisme mais plutôt de la modération et qui tentent de « diriger » le débat du café. Il me semble que c’est là un dépassement de compétence (voire même un gachis) voué à l’échec et non souhaitable.

        Voué à l’échec: parce que je ne pense (ou espère?) pas que les internautes vont accepter que leurs discussions soient « dirigées » par des journalistes (ou même de ce qu’on a pu entendre, des « sponsors »). Et après, quel sera alors l’intérêt d’un groupe de journalistes qui ne feront pas de journalisme?
        Non souhaitable: c’est presque la « séparation des pouvoirs » (allez j’ose) qui ne serait plus respectée. Il est important que les journalistes donnent l’info (avec la subjectivité inévitable de cet exercice) et que « le bistrot » la digère sans les journalistes pour leur dire comment la digérer après l’avoir donner!

        Voilà, je m’excuse pour la longueur de mon commentaire mais il me semble que le débat libre, c’est à dire qui n’est pas initié, modéré, dirigé ou stimulé par un journal ou une entité quelconque, doit être défendu un petit peu devant des pure players qui tentent de le coloniser, appuyé par des investisseurs aux moyens très importants! Talkeo est une modeste tentative dans cette direction
        où les sujets sont choisis par les internautes et la seule limite est celle donnée par la loi (refus des propos racistes, incitant à la haine, etc…).

      • tamala75 dit :

        Je fais partie de ceux qui pensent que les media ont encore un role a jouer non pas pour encadrer les debats mais pour aider a en extraire du sens. Votre demarche me semble complementaire. Sur cette notion de la moderation vouee a l’echec, que diriez vous de poser cette question cruciale directement aux representants de ces nouveaux media participatifs? L’atelier des media a publie un billet ce soir sur le sujet, intitule « Il pleut des media »(!). Les questions des lecteurs du site postees avant mercredi 12h leur seront posees : http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/il-pleut-des-medias . J’ai aussi pose une question sur la moderation, pour savoir comment c’etait gere par France Televisions. A bientot!

  3. Talkeo dit :

    C’est fait, je vous remercie pour votre suggestion. A bientot.

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